Que le sol se dérobe sous mes pieds
Laisser aller
J’ai troqué les rivières cévenoles contre ma fabuleuse terrasse qui se prend pour un porche américain (Oui. Je m’amuse à prêter à ma terrasse des pensées. J'admet volontiers l’abus de langage). Pas d’équivoque, c’est bien moi qui lui alloue cette double identité. Cela tient au fait que ma terrasse est en rez-de-chaussée, ouverte sur les chemins qui la frôlent, les terrasses qui l’entourent (brouillant par la même occasion les frontières de la propriété privée) et l’horizon qu’elle m’offre.
Je garde des porches des maisons victoriennes du Vermont un souvenir mémorable. Ils me procuraient la sensation de sécurité propre à la maison, au foyer, au chez soi (lorsque l’on a la chance d’avoir un chez-soi sécurisant) et la possibilité du lien au dehors, à la cité et ses promesses de rencontre, de transformation et d’ancrage que le lien à l’autre permet.
Les quelques jours de pluie de la semaine dernière ont verdi la pelouse. Mon ipomée volubilis est en fleur et le solanum jasminoides se déploie sur sa treille à merveille. Se sont aussi les sons propres à cet habitat ouvert qui me réjouissent. Voix et roue de la brouette des derniers ouvriers à intervenir sur le terrain pour l’ensemencement de la chaussée végétale. Joies et cris des enfants déjouant les fortes chaleurs de la fin juin par des batailles d’eau mémorables. Bruits des cailloux qui se tassent et se déplacent aux rythmes des pas de mes cohabitant.es. Clac. Clac. Clac fait la tong. Shroun. Shroun. Shroun susurre la roue.
Ce matin, je me suis replongée dans l’essai de Maggie Nelson - De la liberté. Quatre chants sur le soin et la contrainte. Faisant fi de l’approche de la bonne élève, j’ai ouvert des pages au hasard, pour finir par entamer la lecture du dernier chapitre. Naviguant parmi des passages déjà lus ou non, je me suis enivrée de ses mots, qui résonnaient fort ce matin avec les tourments qui me traversent en ce moment ; lesquels me donnent parfois le sentiment d’un sol qui se dérobe sous mes pieds.
Parce que j’ai décidé de convoquer la vulnérabilité dans ma vie, je suis tout à coup prise de vertiges. Les socles de pensées et de pratiques grâce auxquels je survivais jusqu’ici psychiquement se dérobent eux aussi. Nelson cite Emerson à la page 275 du Chant III : fugue de drogue : “La seule chose que nous poursuivons insatiablement est l’oubli de nous-même, pour être surpris hors de nous (…). La vie peut être merveilleuse, si l’on sait s’y abandonner”. Puis Nelson reprend la plume : “La différence entre les formes d’abandon qui galvanisent et celles qui entravent (…) est une décision à laquelle on arrive seule.” Décider n’est pas si simple. Lorsque la mémoire traumatique fait surgir un tsunami d’émotions incontrôlables, elle charrie aussi son lot de pensées irrationnelles et de sensations douloureuses. Le paradoxe : c’est auprès des plus proches, à des endroits où je me sens en sécurité affective que ces tempêtes viennent me dénicher. C’est alors que le besoin de me couper du monde se fait le plus fort.
Puisque je ne fais pas bien, c’est que je fais mal. Si je n’agis pas en bonne personne, c’est que j’en suis une mauvaise. Puis Maggie Nelson me sauve de la noyade. De sa pensée complexe et nuancée (qui m’a d’abord semblé inaccessible), je tire de l’espoir.
Pourtant, ce matin, je continue d’avoir peur. Celle de ne pas être à la hauteur des chemins que j’ai commencé à arpenter : ceux de la vulnérabilité et du lâcher prise. Vais-je savoir distinguer ceux qui sont émancipateurs de ceux qui pourraient m’entraver ? Quelles parts de détresse et de vertige dois-je considérer comme acceptable, parce que peut-être libératrices ?
J’accepte - tout au moins intellectuellement - que l’échec fait partie de la réussite. Mais, jusqu’où suis-je prête à me rendre ? Vais-je trouver les appuis pour rester au dehors, plutôt que de retourner à mes confortables refuges ? Comment sortir de cette approche binaire qui caractérise mes pensées irrationnelles ? Comment sortir de la détresse sans chercher à la fuir ? Je me sens fragilisée par ces pensées et les vécus qui les font naître. Mais ne serait-ce pas cela qui caractérise la vulnérabilité avec laquelle j’ai décidé de danser ?
À ce stade, il me faut vous parler de la chercheuse américaine Brené Brown. Je l’ai découverte il y a quelques années déjà, d’abord par le visionnage de la conférence TED qu’elle a donnée à Houston en 2010. Je vous en fait ici un résumé, bien que je vous encourage à regarder sa conférence, qui, en plus d’être très instructive s’avère aussi très drôle !
Brown explique que ses recherches l’ont amené à comprendre comment la pratique de la vulnérabilité et l’acceptation des sentiments qui sont en son cœur - la peur et la honte, mais aussi la joie et l’amour - conditionnent notre capacité à nouer des relations humaines et à développer un sentiment d’appartenance, qui donnent un sens à nos existences. Ses recherches l’ont amenée à conclure que la seule chose qui nous prive des relations humaines est notre peur de ne pas mériter ces relations.
Poursuivant ses recherches, elle s’est demandée ce que les personnes capables de vulnérabilité avaient en commun ? Elle s’est alors replongée dans les milliers d’entretiens qu’elle avait mené, pour découvrir que toutes ces personnes avaient en commun le courage d’être imparfaites, la compassion d’être indulgentes envers elles-mêmes et les autres. Elles pensaient que ce qui les rendaient vulnérables les rendaient également “belles”. Elles ne disaient pas que la vulnérabilité était confortable, ni qu’elle était atroce. Elles disaient qu’elle était nécessaire. Elles parlaient de l’enthousiasme à dire “Je t’aime” en premier, de faire quelque chose sans garantie de réussite. Elles étaient prêtes à s’investir dans une relation qui pourrait fonctionner ou pas. Et elles pensaient que c’était essentiel.
Brown en fût troublée, expliquant avec humour que le principe même de la recherche est de contrôler et de prévoir. Pourtant, ses recherches étaient en train de lui prouver que la meilleure façon de vivre est d’arrêter de contrôler et de prévoir et d’accepter la vulnérabilité.
Pour celleux d’entre-vous qui pratiquez la vulnérabilité de façon innée : quelle chance vous avez ! Aux autres je dirais : eh bien, nous risquons de nous croiser en chemin !
Je vous donne rendez-vous le vendredi 26 septembre pour le vernissage de la QPN - Quinzaine Photographique Nantaise où j’expose cette année mon projet A War on Us.
D’ici là, je vous laisse avec le diaporama sonore (3’) que j’ai réalisé pour les Rencontres d’Arles - La Nuit de l’année. Il est visible sur le site des Rencontres, ainsi qu’à l’ancien collège Mistral à Arles jusqu’au 5 octobre, dans le cadre de la projection du Best-Of de la Nuit de l’année.
Bel été à toustes !




des réflexions toujours intéressantes et agréables à lire ;
la vulnérabilité, vaste sujet ...
et en te lisant, des mots de toi, pour toi : tu es belle !
bonne continuation, suis ta route.
Hâte de voir ton expo et merci pour ces réflexions partagées.
Oui, croisons-nous en chemin ! ;-)